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L’Invité : Coopération Sino-camerounaise : Que peut faire le Cameroun face à l’offensive chinoise ?

L’Invité : Coopération Sino-camerounaise : Que peut faire le Cameroun face à l’offensive chinoise ?

Les explications d’Auxence Augustin KOA

Doctorant en science politique & relations internationales, Moniteur Chargé de travaux dirigés, DSPO/FSJP/ UYII SOA, Campus Annexe de Bertoua

Qu’est-ce qui justifie l’intérêt de la chine pour l’Afrique en général et le Cameroun en particulier ?

Une approche compréhensive de l’intérêt de la Chine pour l’Afrique et le Cameroun, nous impose de préciser primo facie le contexte qui le structure.

En effet, l’intérêt de la Chine pour l’Afrique et pour le Cameroun en particulier intervient dans un contexte mondial en plein « retournement »;provoqué d’abord parle changement global et profond engendré par le processus de mondialisation; ensuite par la « sinisation » de plus en plus croissante du monde qui révèle une présence internationale africaine structuré par les effets du champ égalitaire Sud-Sud d’un afroasiatisme aujourd’hui célébré.

Sur ce, il faut dire que l’intérêt de la Chine pour l’Afrique en général n’est pas récent ; trois séquences historiques ont caractérisé les relations Chine – Afrique. La première s’étend sur la bi-décennie 60-80 correspondant à la naissance et à la construction d’un socle identitaire Sud-Sud, la seconde est caractérisée par une hibernation de la coopération Sud-Sud du au marasme des années 80 et des hoquets de la démocratisation des années 90 qui ont secoué la plupart des Etats Africains, la troisième qui est actuelle, est travaillé par la dynamisation de la relation partenariale Sud-Sud et une politique globale de repositionnement stratégique et de déclassement international de l’occident.

A cet effet, l’intérêt de la Chine pour le Cameroun en particulier apparait dès l’ors apodictique et plus encore dynamique voire même énergique car ce dernier constitue pour la Chine ce que Philippe BEAUMARD appelle en stratégie, un « core market » ou marché pivot c’est-à-dire un « marché géographique des matières premières et des techniques dont un acteur tire la plupart de ses ressources et ses revenus. C’est la partie que l’acteur doit absolument préserver pour sa survie à cause de ses atouts. C’est la zone ‘influence géoéconomique où s’assoit la suprématie ». Le Cameroun fait donc office de « core market » pour la Chine tant elle regorge donc non seulement des fortunes naturelles tels que (la configuration géopolitique, les mannes pétrolières, agricoles, et hydriques etc.) mais aussi des fortunes politiques et économiques (La stabilité politique et la mercartisation de l’Etat, favorable à la sérénité du climat des affaires et à la sécurité des investissements étrangers). Ainsi, l’intérêt de la Chine s’inscrit dès lors dans la dynamique d’une réorientation stratégique et un repositionnement dans le champ géoéconomique camerounais.

L’on constate de plus en plus qu’il y a une grande présence de produits chinois notamment technologique au Cameroun. Qu’est-ce qui justifie cet état de chose ?

En 1973, Alain Peyrefitte reprit l’avertissement lancé par Napoléon Bonaparte deux siècles plus tôt: «Quand la Chine s’éveillera… Le monde tremblera.» Alors que la Chine était regardée comme un géant aux pieds d’argile, l’auteur français nageait à contre-courant : « vu le nombre de Chinois, écrivait Peyrefitte, lorsqu’ils auront atteint un niveau de culture et une technologie suffisantes, ils pourront imposer les idées au reste du monde…» ; ne soyons donc pas surpris aujourd’hui que « l’écosystème technologique » camerounais soit fortement dominé par le « made in China » et même le « made by China ». En effet, une étude et une exploitation fine du fichier 2013-2014 des importateurs inscrits au ministère du commerce et de l’annuaire statistique 2011-2012 du commerce des Etats d’Afrique Centrale faite par nous, valide cette hypothèse car elle fait état d’une augmentation sans cesse graduelle des importations provenant de Chine d’objets tels que (les équipements audio-visuels, les machines, les équipements électroménagers, le matériel roulant, les instruments, appareils, accessoires des télécoms et de précision médical, de constructions etc.…). Par ailleurs, sur 2828 entreprises inscrites au fichier des importateurs du Mincommerce, 1776 entreprises soit 62% sont spécialisées dans les importations de produits et outils technologiques et 532 d’entre elles soit 20,% importent leurs outils et produits de Chine. Deux raisons peuvent expliquer cet état de chose :

Tout d’abord, la segmentation internationale des processus de production de la Chine dans les années 80 et 90, déjà forte dans le textile, s’est propagée à de nouveaux secteurs. Aujourd’hui la Chine a donc développé une spécialisation verticale dans les biens de consommation de haute technologie et parfois aussi dans les biens d’équipement (machines électriques, informatiques, électroniques, matériel de bureau etc…). Ensuite, depuis l’entrée de la Chine à l’OMC en 2001,on assiste à un son « décollage technologique » ;ce qui fait d’elle aujourd’hui le premier exportateur mondial de produits TIC. Aussi, depuis 2006, ses exportations ont augmenté rapidement, et ont même dépassé celles des États-Unis.

Par ailleurs la chine profite de la place négligeable du Cameroun sur le marché des technologies (dont la part s’élève à 0,7%) et sur l’appétence croissant de l’Etat du Cameroun à combler son retard technologique. Voilà autant de raisons qui en mon sens justifie le flux sans cesse graduelle des produits à forte contenance technologique sur le marché national camerounais. Ce qui nous a d’ailleurs emmenés à qualifier cet état de chose dans un de nos récents travaux : « l’offensive technologique chinoise au Cameroun » .

Cette « offensive » comme vous dites est beaucoup plus visible dans le domaine des télécoms, comment comprendre ?

Au sortir des différentes Commissions Mixtes sino-camerounaise initiées depuis 2009, Pékin à travers son bras financier (Eximbank), a accordé plusieurs prêts au Cameroun pour la réalisation des projets de développement de sa « technoscape », prioritairement dans le secteurs des infrastructures de télécoms. La réalisation de ces différents projets d’infrastructures a été le déclencheur de cette offensive dans le dit secteur. Toutefois, « l’offensive » s’analyse à travers un double verrouillage matériel et immatériel ; Matériel car la Chine à travers ses entreprises est engagé dans la construction de la quasi-totalité des infrastructures de télécoms camerounaises telles que (le e-post de la CAMPOST, le CDMA de CAMTEL, le backbone, National Broadband and Network, backbone phone, TNT, la réhabilitation technique de la CRTV, Réseau de la Téléphonie d’Urgence etc…) Et Immatériel au sens où les entreprises chinoises fournissent de nouvelles idées, de nouvelles applications et de nouveaux cadres concrétisés par les processus sociaux (éducation, formation, séminaires, stages etc…) toujours plus performants et un nouveau lexique, dans l’arène des technologies capacitances pour résorber le déficit technologique camerounais. Dès lors, deux motifs peuvent expliquer cette offensive technologique de la Chine dans les télécoms Camerounaises.

Primo, les États Africains et notamment le Cameroun apparaissent de plus en plus désenchantés par une certaine coopération néocoloniale héritée de « l’habitus paterna » du « temps colonial » qui, du reste, accuse un défaut d’équité. De plus, le modèle occidental et ses programmes d’ajustements structurels imposés qui ont entraîné la plupart des États Africains en développement dans une véritable mondialisation de la pauvreté, n’a fait qu’accentuer l’étatdu sous-développement technologique qu’ils connaissent aujourd’hui. A cet effet, la recette chinoise dite du « gagnant-gagnant » devient alors pour le Cameroun, plus attrayante. Beaucoup plus pragmatique, fonctionnelle, tangible et même efficace que celle des bureaucrates occidentaux.

Secundo, consciente du retard technologique du Cameroun, la Chine par un savant calcul stratégique use de son avantage technologique pour, non seulement soutenir le Cameroun dans le développement de sa « technoscape » mais aussi pour se positionner et déclasser l’occident. Voilà de nouveau en mon sens, les raisons principales qui soutendent cette offensive Chinoise dans les télécoms Camerounaises.

A terme, cette offensive technologique chinoise ne constitue-t-elle pas un risque pour le Cameroun ?

L’offensive technologique chinoise au Cameroun comporte des risques que l’on peut analyser à quatre niveaux bien précis : économique, politique, technologique et environnemental.

L’offensive technologique chinoise, ne saurait être une entreprise neutre. Sur le plan économique le verrouillage croissant de la « technoscape » nationale par les technologies conçues et développées en Chine trahit, un tissu industriel camerounais structuré depuis longtemps par l’extraversion et le surendettement. De plus, cette offensive technologique chinoise soumet les PME et les PMI locales à une marginalisation concurrentielle évidente. Par la mobilisation de l’innovation et le bas coût, la Chine produit et rend accessible ses outils technologiques bouleversant de ce fait le marché camerounais par la préemption et la disruption. Dans le domaine de la téléphonie mobile par exemple, une rapide enquête menée dans les marchés par nous fait état, d’une percée des téléphones de marques chinoises grand public à bas coûts sur le marché camerounais. Au plan politique, l’offensive technologique Chinoise constitue un moyen d’étiolement de la souveraineté du Cameroun et révèle aussi par-là l’existence d’un Etat « mou » voir même « fragile ». Cet effritement peut donc s’analyser à deux niveaux : Par le haut à travers l’absence de « souveraineté technologique » qui trahit le caractère extraverti et dépendant des décisions du politique camerounais. Aussi, s’il est vrai que la technologie reste avant tout un facteur décisif du progrès, on ne doit pas ignorer les logiques de domination dont les technologies seraient les vectrices. De plus, le statut de la technologie est celui « d'un outil, une arme à disposition de l'État émetteur », Cette situation témoigne d'une violence structurelle, telle que la définirait Johan GALTUNG. En outre, La technologie chinoise peut participer à ébranler le système politique Camerounais surtout dans le secteur des télécommunications, au travers du processus de contournement de l’Etat par le bas. Drainé par les objets connectés que charrie cette offensive et au service ambivalent de l'État récepteur, ces technologies peuvent se révéler de véritables « organes-obstacles » En raison, de leur « nature de plus en plus "micro" » et de leurs fonctions proprement décentralisatrices liées à leur l'évolution chaque jour galopante. Sur le plan technologique, le principal reproche formulé par nous après observations et enquêtes, est celui lié au dilatoire entretenu par la Chine dans le transfert des technologies au Cameroun. A cet effet, L’ampleur de l’engagement chinois contraste grandement avec le manque réel de volonté de la part des Chinois d'assumer un transfert de technologies en faveur du Cameroun en particulier dans le domaine des télécommunications. Au plan environnemental le verrouillage chinois de la technoscape Camerounaise va entrainer un accroissement de plus en plus manifeste d’une catégorie particulière de déchet : les déchets d’équipements électroniques et informatiques dont les impacts environnementaux seront sans précédents. Il est évident que le volume croissant des Equipements Electroniques Informatiques importés de Chine va aussi accroitre le volume des déchets y relatif. Car, en raison du faible pouvoir d’achat et du contrôle très limité de la qualité des produits et outils introduits par la Chine au Cameroun, la majorité des équipements importés sont des biens de « seconde main » , Par ailleurs, les statistiques disponibles ne prennent pas en compte les voies informelles, voire illégales, d’importation de ces équipements pour lesquelles toutes les réponses (scientifiques, techniques, économiques adéquates et applicables) quant à leur prise en charge en fin de vie, en conformité avec la perspective de développement durable, n’ont pas encore été trouvées.

Que peut donc faire le Cameroun face à cette offensive ?

Souvenez-vous que j’ai dit à l’entame que l’intérêt de la Chine s’inscrit dans une dynamique de réorientation et repositionnement stratégique. A cet effet, la stratégie se veut donc être, fondamentalement, un phénomène action-réaction. Tout mouvement de l’un des protagonistes doit susciter une riposte. A l’offensive technologique chinoise, doit s’opposer une contre-offensive camerounaise qui renvoie à l’usage de la ruse et de l’intelligence économique pour relever trois défis urgents, et pressants.

- Le défi de l’appropriation de la technologie chinoise consiste à mobiliser des stratégies pour siphonner la technologie Chinoise. L’élite gouvernante camerounaise consciente du dilatoire chinois entretenu sur le transfert de technologie, devrait, grâce aux stratégies directes (la coopération éducative et scientifique, l’attrait des ingénieurs chinois, la coopération technologique et industrielle, l’institutionnalisation des joints ventures) et indirectes (La mise en concurrence des matières premières contre technologie, la recherche factis d’emplois, l’espionnage et le copiage.) pour faire sauter le verrou technologique et s’approprier la technologie chinoise.

- Le défi du rattrapage du retard technologique ou « la mue technologique camerounaise ».avoir un partenaire stratégique comme la Chine ne veut signifier nullement que c’est lui qui viendra faire le travail à notre place, mais que nous ayons l’intelligence de saisir toutes les ouvertures que cette relation nous offre et de travailler très dur pour sortir la tête hors de l’eau et le plus vite possible. Dès lors, « sortir la tête de l’eau » pour le Cameroun reviendra à s’appuyer sur l’innovation (l’augmentation des investissements dans les activités de R&D synonyme de financement des incubateur de recherche tels que les universités, les centres de recherches etc…, l’augmentation de la taille des entreprises synonyme de financement des PME et PMI) et la spécialisation (une spécialisation horizontale exemple : la transformation du coton au textile ; une spécialisation verticale L’assemblage de produits finals qui sont devenues une phase cruciale de la segmentation internationale des processus productifs.

- Le défi de L’apprentissage technologique. C’est la dernière étape de la contre-offensive il désigne, « l’assimilation, de l’usage, de l’adaptation et du changement technologique ainsi que de la création de capacités de création de produits et de procédés nouveaux » elle est donc un travail de longue haleine, qui se prépare dès l’éveil des premières scolarisations, s’ajuste dans l’enseignement secondaire, se déploie dans le supérieur et est pleinement activée dans le monde industriel. Voilà je pense, la recette pour sortir de l’ornière technologique chinoise.

Entretien réalisé par Joël Eyango
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